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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 12:33
Publié par Marc Lafontan |

Comment pensez-vous qu’il soit possible dans notre société, pas seulement dans l’éducation, d’agir contre toute cette structure, cette tendance à nous conduire dans des situations où les gens ne savent pas ce qu’ils veulent faire ?


Noam Chomsky : Je pense que c’est le contraire. Le système social prend une forme dans laquelle trouver ce que vous voulez faire est de moins en moins possible parce que votre vie est trop structurée, organisée, contrôlée et disciplinée. Les États-Unis ont eu le premier système d’éducation de masse (très en avance sur l’Europe sur cette question) ; mais si vous regardez, le système à la fin du 19ème siècle était globalement conçu pour transformer des agriculteurs indépendants en travailleurs d’usine disciplinés, et l’éducation dans une bonne mesure a conservé cette forme.


Et c’est parfois explicite – si vous n’en avez jamais entendu parler vous pouvez consulter le livre « The Crisis of Democracy » – édité par la commission trilatérale, des libéraux internationalistes, pour la plupart originaires d’Europe, du Japon ou des États-Unis, la tendance libérale de l’élite dominante. C’est de là que provenait tout le gouvernement de Jimmy Carter. Ce livre exprimait l’inquiétude des intellectuels libéraux sur ce qui est arrivé dans les années 1960.

Ce qui est arrivé dans les années 1960 c’est que c’était trop démocratique, il y avait beaucoup de militantisme populaire, des jeunes qui essayaient des choses, des expériences – on l’appelle « l’époque des problèmes ». Les « problèmes » c’est que cela a civilisé le pays : c’est là que vous avez eu les droits civiques, le mouvement féministe, les questions environnementales, l’opposition aux agressions. Et le résultat c’est un pays beaucoup plus civilisé, mais cela a provoqué beaucoup d’inquiétudes parce que les gens commençaient à échapper à tout contrôle. Les gens sont censés être passifs et apathiques et faire ce que les très responsables dirigeants leur disent de faire. C’est ainsi que pensent toutes les élites – des libéraux aux léninistes, c’est à peu près la même idéologie : les gens sont trop bêtes et trop ignorants pour faire les choses par eux-mêmes, donc pour leur bien nous devons les contrôler. Et cette idée dominante était battue en brèche dans les années 1960.

 Cette commission, qui a donc sorti ce livre, avait le souci d’aller vers ce qu’ils ont appelé « davantage de modération dans la démocratie » – renvoyer les gens à leur passivité et à leur obéissance pour ne pas mettre trop de pression sur le pouvoir d’État, ce genre de choses. Ils s’inquiétaient particulièrement pour les jeunes. Ils se penchaient sur le problème des institutions responsables de l’endoctrinement des jeunes (c’est leur expression), c’est-à-dire les écoles, les universités, les églises, etc. – elles ne font pas leur boulot, les jeunes ne sont pas assez endoctrinés. Ils sont libres au point de s’en tenir à leurs propres initiatives et à leurs propres centres d’intérêt, et vous devez les contrôler mieux que ça.

Si vous regardez ce qui se passe depuis cette époque il y a eu beaucoup de mesures introduites pour imposer la discipline. Prenez le simple fait d’augmenter le prix d’inscription aux universités – c’est beaucoup plus vrai aux États-Unis qu’ailleurs, aux États-Unis les prix aujourd’hui sont astronomiques – d’une part cela produit une sélection de classe, mais encore plus que cela, cela impose le fardeau de l’endettement. Donc si vous sortez de l’université avec une grosse dette vous n’allez pas être libre de faire ce que vous voulez faire. Vous avez peut-être souhaité être un avocat défenseur de l’intérêt public mais vous allez devoir aller dans une grande entreprise de droit. C’est un problème sérieux et il y a encore beaucoup d’autres faits du même ordre. Ainsi la guerre à la drogue a été lancée principalement pour cette raison, la guerre à la drogue est un système qui impose la discipline, c’est une façon de garantir que les gens restent sous contrôle et cela a intentionnellement été conçu de cette façon-là. L’idée de liberté est effrayante pour ceux qui ont certains niveaux de privilèges et de pouvoir et je pense que cela est perceptible dans le système éducatif également. Sur le lieu de travail… par exemple, il y a une très bonne étude effectuée par un membre de la faculté, ici, à qui ont a refusé un poste, hélas ; il a étudié très précisément le développement des machines-outils contrôlées par ordinateur – d’abord développé dans les années 1950 sous contrôle militaire où presque tout est fait…

Michael Kasenbacher : Quel est son nom ?

Noam Chomsky : David Noble. Il a écrit quelques très bons livres, dont « Forces de production ». Ce qu’il a découvert c’est qu’au moment où ces méthodes étaient élaborées il a fallu faire un choix – ou concevoir les méthodes de telle sorte que le contrôle serait entre les mains de machinistes qualifiés ou si le contrôle serait entre les mains de l’encadrement. Ils ont choisi la deuxième option, bien qu’elle ne fût pas plus avantageuse – ils ont fait des études et ils en sont arrivés à la conclusion qu’il n’y avait là aucun avantage en termes de profit. Mais il est plus important de maintenir les travailleurs sous contrôle que d’avoir des machinistes formés professionnellement qui gèrent le processus industriel. L’une des raisons c’est que si cet état d’esprit se diffuse tôt ou tard les travailleurs vont demander ce qui semble évident de toute façon pour eux : ils devraient prendre le contrôle de l’usine et se débarrasser des patrons qui ne font rien en dehors de se mettre au milieu du chemin. C’est effrayant. C’est un peu ce qui a conduit au New Deal. Les réformes du New Deal ont été dans une certaine mesure provoquées par le fait que les grèves devenaient des sit-in dans l’usine et un sit-in dans l’usine vous êtes à un millimètre de dire : « Eh bien, pourquoi restons-nous assis là ? Prenons les choses en main ».

Si vous regardez la littérature de la classe ouvrière de la fin du 19ème siècle, il existe beaucoup de littérature de la classe ouvrière, il y a beaucoup d’écrits sur ces idées. C’est en gros dans cette région que la révolution industrielle a commencé aux États-Unis. Les travailleurs étaient très opposés au système industriel, ils disaient que le système les privait de leur liberté, de leur indépendance, de leurs droits en tant que membres d’une république libre. Le système industriel détruisait leur culture. Ils pensaient que les travailleurs devaient simplement être propriétaires des usines et les gérer. Ici au 19ème siècle, en dehors de l’influence du marxisme ou de la pensée européenne, on considérait que le travail salarié est à peu près la même chose que l’esclavage – il n’est différent que parce qu’il est temporaire. Cette comparaison était même un cliché, à tel point que c’était le slogan Parti républicain. Et pour les travailleurs du nord durant la Guerre de sécession c’est la bannière sous laquelle ils combattaient – l’esclavage salarié est aussi mauvais que l’esclavage. Il a fallu ôter ces idées de la tête des gens.

Je ne pense que les gens soient aujourd’hui très éloignés de ces idées, je pense que cela pourrait revenir à tout moment. Je pense que cela pourrait revenir maintenant – Obama n’est pas loin d’être en possession de l’industrie automobile, et il ferme les sites de construction automobile, alors que son gouvernement signe des contrats avec l’Espagne et la France pour faire construire des lignes de train, domaine dans lequel les États-Unis sont très en retard – il utilise de l’argent fédéral pour cela. Tôt ou tard les travailleurs de Detroit vont penser : « Nous pouvons faire cela, prenons les usines et faisons-le ». Cela pourrait être une renaissance industrielle ici et cela est très effrayant pour les banques et pour la classe dirigeante.

Interview au complet sur LGS

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